Dans une tribune au «Monde », le politiste Alain Garrigou soutient que l’absence de filtre à l’entrée des universités créé une autosélection par l’échec dès la première année d’études.

Extrait : Le mouvement étudiant du printemps 2018 a trouvé son mot d’ordre dans la dénonciation de la sélection à l’entrée de l’université. La loi sur l’orientation et la réussite des étudiants (ORE) qui prévoit une orientation – ou une sélection, tout est question de mots – interdirait aux étudiants de rentrer librement dans la filière de leur choix, quel que soit le baccalauréat. Mais la sélection existe déjà. Les étudiants mobilisés ne s’en seraient-ils donc pas aperçus ? Simplement, elle n’a pas lieu à l’entrée mais en première année d’études. Et elle est, dans une large mesure, une autosélection par échec anticipé ou sanctionné.

Les cours magistraux de première année commencent bien, comme on l’a souvent entendu, avec des amphithéâtres bondés. Mais cela ne dure pas. En quelques semaines, ils sont le lieu d’une débandade quasiment programmée : les rangs s’éclaircissent jusqu’à ne plus compter que quelques étudiants qui font figure d’irréductibles. Les travaux dirigés sont moins affectés parce qu’ils sont obligatoires et donnent lieu à un contrôle de présence. Au terme d’un processus rapide de décrochage, où les étudiants lâchent l’affaire parce que les cours magistraux les ennuient fortement, parce que leurs premières notes sont catastrophiques, parce qu’ils se font rappeler à l’ordre, parce qu’ils sont dissipés comme, on peut le dire, dans les écoles primaires, ils renoncent.

Ils ont tellement de bonnes raisons de le faire, ne serait-ce que l’étrangeté des mots et des choses dont un lointain orateur leur parle doctement et souvent tristement, derrière un micro dans une salle immense et froide. Certes, ils vont passer les examens parce qu’ils y sont obligés pour garder leur bourse. Ils rêvent devant une copie blanche, en attendant qu’une heure passe pour sortir de l’amphithéâtre. Cette sélection par l’échec est la pire car elle laisse souvent un goût amer : celui du ressentiment ou de la mésestime de soi.

Des copies d’examens accablantes

Les enseignants des universités le savent et s’en plaignent. L’accès non sélectif à l’université amène un grand nombre de bacheliers sans les qualifications minimales pour réussir des études universitaires. Ils le disent… entre eux. Notamment dans la période où ils doivent corriger les examens. Il faut avoir vu les milliers de copies que chacun a pu corriger dans une carrière pour être accablé par le niveau de beaucoup d’entre elles. Je dis bien accablé, car contrairement aux blagues de cancres, il est rare que l’on puisse se réjouir des bourdes commises. Dans ma carrière, j’en ai été alternativement en colère et démoralisé. Car les enseignants ne font pas leur métier pour punir. Il faut savoir combien il est agréable de lire une bonne copie. La pire corvée du métier en devient légère. Et nous faisons ce métier pour aider des jeunes.

On va me dire que quelques enseignants se sont montrés solidaires des étudiants mobilisés. Un soutien fort hypocrite, car ils se plaignent aussi du niveau général trop faible à leur gré. Ils ont d’autres raisons de se joindre au mouvement qui concernent leur carrière. Les universitaires n’ont jamais accompagné des mobilisations sociales qu’en se cachant derrière les rangs étudiants. Et si, dans l’ensemble, ils tiennent bon malgré tout, c’est surtout qu’ils ont adopté des stratégies de sauvetage individuel.

On leur bourre les amphithéâtres par des mutualisations (un cours magistral réunissant plusieurs formations). Ce n’est pas si grave de parler à 100 ou plus de 500 étudiants. Rappelons que les grands amphithéâtres peuvent contenir jusqu’à 800 étudiants et que le professeur ne peut pas voir clairement le public des derniers rangs. Evidemment, cela ne fait pas le même nombre de copies à corriger. Qu’à cela ne tienne, l’administration a offert les QCM (questionnaires à choix multiples) : aucune copie à corriger, l’ordinateur s’en charge. La pertinence de l’exercice pour raisonner en droit, en science économique ou en histoire ? On n’en parlera pas.

Et puis, plus anciens et gradés, les enseignants s’en sortent encore en concentrant leurs enseignements sur les formations à faible effectif, en fin de cursus, surtout dans les masters 2 où la sélection est instituée.

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